27.01.2012
Le Havre
Le Havre, je n'ai jamais vu, sauf de loin depuis l'autre côté du pont, mais j'ai toujours rêvé de voir à cause de la terrasse de Sainte-Adresse. Le tableau, je n'ai jamais vu car je n'ai jamais mis les pieds à New-York, mais il m'a toujours fasciné. J'aimerais bien aller voir la mer depuis cette terrasse si elle existe encore.
Le Havre, c'est au milieu entre Cabourg, qu'il faudrait rebaptiser Balbec en l'honneur des écrivains asthmatiques et des jeunes filles en fleurs qui font du vélo en bord de mer, et Étretat, avec son golf magnifique sur la falaise et le repaire d'Arsène Lupin dans son aiguille de rocher juste en face. Je me rappelle la légèreté du feuilleton télévisé avec Georges Descrières dans le rôle du gentleman-cambrioleur, et la lourdeur des livre de Leblanc envahis d'un antigermanisme primaire et grossier.
Le Havre, c'est surtout un film superbe que j'ai vu hier soir à Payerne en profitant du rabais accordé aux lecteurs du journal La Liberté, treize francs au lieu de seize du lundi au jeudi. Le film ressemble à une résurgence hors-temps du néo-réalisme italien, mais il nous entraîne dans un monde magique qui transfigure dès les premières images cette histoire de jeune immigré africain recueilli par un cireur de chaussures ancien clochard sauvé du ruisseau par une étrangère venue du Nord qui se meurt à l'hôpital d'un cancer intraitable. Les protagonistes parlent comme personne ne parle, avec des accents de nulle part, des phrases à lire dans les livres plutôt qu'à entendre, mais tout sonne juste de la première à la dernière réplique. Il n'y a pas un plan de trop, la photographie est magnifique, les décors sont trop réalistes pour être vrais. L'épicier, la boulangère, la bistrotière, le commissaire, même le méchant dénonciateur (Jean-Pierre Léaud ressuscité), tout le monde semble avoir vécu depuis toujours pour tenir son rôle dans cette histoire tournée par un cinéaste finlandais bien loin de sa terre natale.
Que chacun profite donc de ce morne week-end qu'on nous annonce pour se précipiter dans la salle de cinéma la plus proche, à défaut de pouvoir faire un saut jusqu'au Grand Hôtel de Cabourg ou jusqu'au Met pour y contempler la mer en vrai ou peinte sur toile.
Et pour les nostalgiques du bon vieux temps, voici en bonus le générique d'un épisode du feuilleton:
11:11 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : le havre, kaurismäki, monet. leblanc
13.01.2012
La mer en janvier
Certains se prennent à l'habitude de pousser jusqu'à la mer pour commencer l'année. Le Coq, Deauville, Nice, Barcelone peut-être. Cette fois, tout tout allait trop bien jusqu'à l'entrée du train en gare de M., quand une jeune fille a commencé de déambuler dans le couloir en se plaignant que la valise avait disparu qu'elle avait soigneusement rangée dans le coin bagages en gare de Nantes. Une valise énorme, avec des ferrures et des étiquettes à son nom en grandes lettres. Que pouvions-nous faire pour elle? Il y a eu aussi un portefeuille perdu qu'on ne retrouverait dans la fausse poche que plus tard. Avant, il y aurait le débarquement sur le quai de la gare de M. après des heures de roulage sous la pluie et dans le brouillard. La pluie n'aurait pas cessé. Des haut-parleurs répéteraient sans trève que tous les voyageurs étaient invités à rejoindre dans le calme la sortie la plus proche. Une alerte à la bombe comme une autre, que les gens du cru ne prenaient pas au sérieux, mais les voyageurs d'ailleurs ne se sentaient quand même pas trop rassurés. Après une demi-heure de marche sous la pluie qui cédait peu à peu pour faire place au soleil du Midi, les bagages ont été déposés dans la maison d'hôtes où un jacuzzi à l'eau troublée par les huiles essentielles jouxtait la salle du petit déjeuner en mêlant ses effluves écoeurants à ceux du café.
Quant à la visite de M., no comment. Les images parlent d'elles-mêmes.
13:53 Lien permanent | Commentaires (17) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : mer, marseille, le corbusier, mac
29.12.2011
Le lard bleu et la citrouille
24 décembre
Aucun doute : ça a la couleur de l'humour anglais, ça a la la forme de l'humour anglais, ça a le goût de l'humour anglais, et c'est de l'humour anglais authentique, pur jus, de la meilleure veine, pas tombé de la dernière pluie. Un bon cru, le nec plus ultra, une perle parmi les pourceaux. En bref, to make a long story short, c'est de l'humour anglais taillé et cousu par les doigts habiles du meilleur tailleur d'Oxford Street, by apointment to Her Majesty the Queen, même si l'auteur, Pelham Grenville Wodehouse (sic), a renié sa nationalité britannique pour se vêtir après guerre de l'américaine.
Le temps m'a manqué pour évoquer en son temps Le doyen du club-house, un recueil de petites histoires golfiques magnifiquement misogynes et pertinentes, qui font comprendre à chacun, fût-il le plus mécréant, que, comme on l'a dit je ne sais plus où ni quand :
« Un partie de golf, ce n'est pas une affaire de vie ou de mort. C'est beaucoup plus grave que ça ! »
Pourtant il ne s'agit pas de golf en cette belle journée de Noël, ensoleillée mais froide, dans l'attente des familles en visite officielle en cette occasion rêvée pour une rencontre sous le sapin orné de roses séchées qui, malencontreusement mais délibérément placé devant elle, empêchera de faire du feu dans la cheminée. Il s'agit d'une citrouille, d'un château, d'un cochon, de nièces éprises des pires partis, d'un fils bon à rien, d'une sœur tyrannique qui s'obstine à vivre avec son frère et à tout régenter, d'un majordome susceptible, d'un jardinier obtus, sans compter tous les autres que je ne peux citer ici par manque de place.
Le petit monde qui gravite autour de l'inénarrable Lord Emsworth dans les couloirs du château de Blandings, c'est l'envers absolu de ce Gormenghast lugubre dont j'ai parlé en d'autres temps. Même pays, même classe sociale, même enfermement dans une vie de château qui tourne à vide, mais deux mondes antipodiques : dans La citrouille a besoin de vous de Pelham Grenville Wodehouse, tout est légèreté, pusillanimité, vanité, inconstance, fatuité, versatilité. On se rappelle que l'univers créé par Mervyn Peake n'est que sombre lourdeur, ritualité stérile, insondable tristesse des âmes châtelaines que leurs murailles décrépites enferment de la naissance à la mort. Lisons donc P.G. Wodehouse plutôt que Mervyn Peake pour passer des fêtes joyeuses et légères.
29 décembre

A l'autre extrémité de la littérature, en d'autres temps, le temps m'a manqué pour évoquer la suite de La Glace de Vladimir Sorokine. Cette suite dévoile tous les mystères de la mystérieuse matière venue des étoiles. Ce n'est pas une suite, mais un retour aux origines, à la découverte de la météorite au milieu des immensités froides de la Sibérie sauvage, à la naissance de la secte d'illuminés qui va dès lors éclairer le monde de sa sagesse infinie en semant autour d'elle meurtre et désolation. Le roman s'appelle La voie de Bro. La trilogie se conclura par un troisième tome encore imparu, parce qu'intraduit, en français : 23000 est son titre en russe et allemand. On ne peut qu'espérer sa venue prochaine au monde, comme celle du troisième volet de 1Q84 de H. Murakami que tous nous attendons en retenant notre souffle.
Le lard bleu, c'est une autre affaire, plus ancienne, mais où il s'agit aussi d'une mystérieuse substance magique aux pouvoirs extraordinaires. Du clonage d'hommes de lettres illustres, en plein 21e siècle, des scientifiques perdus dans un bunker aux confins de la Sibérie glacée et désertique obtiennent quelques kilogrammes de lard bleu et des textes hilarants parodiant avec sarcasme tout ce que la littérature russe possède de génie. Par un tour de passe passe où trépassent bien des protagonistes, le lecteur se retrouve dans les années cinquante dans une Europe à peine sortie de la guerre. Après la victoire sur les forces alliées, nazis et bolchéviques se sont unis pour dominer le monde. Londres a été rasée par un champignon atomique. A l'Amérique, Staline et Hitler n'ont pas encore osé se prendre.
Mais qu'importe la trame du récit. Après quelques dizaines de pages presque illisibles d'avoir été écrite dans une technolangue futuriste farcie de chinoiseries, on assiste à une explosion grotesque de littérature dépravée, imprévisible, au style se transmuant sans cesse, comme entraîné par des courants que l'auteur ne semble pas maîtriser mieux que nous. On côtoie Staline, Béria, Hitler, Khrouchtchev et les autres dans un univers d'hyperluxe et d'hyperluxure d'élites dirigeantes paranoïaques où se mêlent tortures, exécutions, traquenards, complots, pratiques sexuelles fantaisistes et j'en passe. C'est un mélange brut de Sade, Rabelais et Philippe K. Dick offert à l'œil du lecteur sans aucun filtre. On en reste médusé, étonné après la lecture des derniers chapitres que le livre ne vous éclate pas dans les mains comme le bouquet final d'un feu d'artifice à l'échelle de l'univers. Enfin, c'est une manière de parler à l'aube de la terrible année 2012 dont des sources bien informées disent que ce sera la dernière.
12:22 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (34) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : wodehouse, sorokine, mervyn peake











