12.05.2012

Le Condottière

 

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Aperçu par hasard sur l'étal d'une librairie, couverture noire ornée du portrait d'un homme à la moue peu amène, « Le Condottière » se présente comme un roman de jeunesse de Georges Perec, impublié jusqu'ici, réputé perdu lors de l'ignitition fâcheuse d'une valise de vieux documents prise pour une autre, retrouvé par miracle chez un quidam à qui l'auteur avait confié une copie du manuscrit.

 

Le visage sur la couverture, c'est une reproduction du Condottière d'Antonello da Messina, grand maître de la Renaissance italienne bien connu pour sa patte flamande. L'histoire, c'est celle de Gaspard Winckler vingt ans avant qu'il ne devienne le diabolique constructeur de puzzles de « La vie mode d'emploi » : on se rappelle que le sieur Bartlebooth avait sillonné tous les rivages du Monde ou de l'Europe pour de chaque port ramener une aquarelle, qu'il les avait confiées à Gaspard Winkler qui en avait construit des puzzles si complexes qu'il faudrait des années au peintre pour en venir à bout, après quoi il avait le projet de reprendre son bâton de pèlerin sur les rivages du Monde ou de l'Europe pour aller dissoudre dans la mer, à l'endroit même où elle avait été peinte, chaque aquarelle reconstituée et soigneusement décollée de son support. Joli projet de vie pour un peintre ! Fructueux loisir pour occuper la retraite d'un faussaire génial.

 

Car Gaspard Winckler a été l'un des plus grand faussaires du siècle passé. Du Quattrocento à l'Impressionnisme, il savait tout imiter à la perfection. Nos musées sont emplis de ses œuvres sans que nous puissions suspecter qu'il en est l'auteur. Mais peindre une réplique, un double du Condottière d'Antonello da Messina, sans modèle, en tentant de rassembler toutes ses connaissances sur la peinture de l'époque pour en faire émerger une figure originale et convaincante, la tâche s'est révélée trop lourde. Enfermé dans sa cave-atelier après avoir assassiné son commanditaire, Gaspard Winckler retraverse sa vie en imagination tout en creusant un tunnel pour s'échapper. De son enfermement dans la peau du faussaire génial, c'est par l'échec qu'il se libère. L'échec à créer une œuvre qui soit sienne.

 

La lecture du roman de Perec amène des plaisirs singuliers : le récit s'organise par touches successives, par reprises et ajouts, par couches, comme s'il s'agissait d'une histoire de pinceaux plutôt que d'écriture ; et puis la physionomie du condottière figuré sur la couverture change à chaque fois qu'on reprend l'ouvrage : d'abord narquoise et ironique, la moue devient sévère, méprisante, hautaine, désabusée, haineuse presque, à mesure que la lecture avance.

 

Le roman irrite aussi, par les changements constants de points de vue que nous impose l'auteur en construisant son récit parfois à la troisième personne, parfois à la première, parfois à la deuxième dans une sorte d'adresse du faussaire à lui-même, parfois en dialogues d'allure presque socratique. Il en ressort quelque chose d'un peu artificiel qui sied d'ailleurs assez bien au sujet, il faut le dire.

 

Mais le plus important dans tout ça, c'est ma conviction que « Le Condottière » n'est pas ce qu'il est. Je n'arrive pas à croire qu'un jeune homme de vingt ans ait pu écrire tel roman, où les thèmes du vrai et du faux, de l'enfermement et de la rédemption par l'échec sont traités avec une telle virtuosité. Et qui peut avaler sans sourciller cette histoire de malle perdue, de manuscrit miraculeusement retrouvé après des décennie?

 

En un mot comme en cent, je suis persuadé que ce « Condottière » est un faux. Georges Perec et Gaspard Winckler, s'ils ne sont pas une seule et même personne, doivent bien rire chaque fois qu'ils se retournent dans leur tombe !

 

28.04.2012

La ville éternelle

 

Les jardins de Rome

 

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Les fontaines de Rome

 

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Les pins de Rome

 

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Les musées de Rome ou le jeu des mille erreurs

 

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Les églises de Rome ou le jeu de l'erreur unique

 

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08.04.2012

La ville des chats

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Sortir de la ville des chats une fois qu'on y a mis les pieds, c'est toute une histoire. Une histoire en trois gros volumes qui vous plongent dans un monde incroyable et familier. D'abord on y trempe le bout des pieds sans trop y croire, puis on laisse monter le niveau d'eau jusqu'aux cuisses, au ventre, à la poitrine, en prenant conscience qu'il est trop tard pour reculer et que l'on ne s'en sortira pas indemne.

 

Dans le monde bisélène où mène l'escalier de secours d'une quelconque autoroute urbaine, un roman écrit par Fukaéri, jeune fille énigmatique qui sait à peine parler, fait un tabac grâce à la réécriture habile de Tengo, jeune professeur de mathématiques qui rêve depuis toujours de devenir romancier. « La chrysalide de l'air » se présente comme un roman fantastique, irréel, léger, mais qui peut encore se fier aux apparences quand deux lunes brillent dans le ciel ?

 

Il y a aussi Aomamé l'assassine sans états d'âme aux muscles lisses comme des galets vivants. Il y a aussi une vieille dame indigne et son garde du corps hiératique. Il y a aussi une secte d'illuminés aux ramifications envahissantes. Il y a aussi un vieil avocat véreux dont l'âme est aussi laide que le corps. Il y a aussi un père qui agonise dans le mouroir d'une petite ville du bord de mer, que Tengo, son fils qui n'est pas son fils, veille jour après jour en écrivant à temps perdu un roman inspiré de « La chrysalide de l'air ». Il faudrait que ce père meure, qu'il cesse de frapper à toute les portes et de proférer des menaces insensées en se présentant comme un percepteur officiel de la redevance radio-TV, pour que quelque chose commence à se dénouer, pour que des issues se dessinent qui mèneraient hors de la ville des chats.

 

Aomamé et Tengo se rencontreront-ils enfin sur le toboggan du jardin public ? Survivront-ils tous deux? S'ils existent, qu'adviendra-t-il des little people ? La secte des Précurseurs renaîtra-t-elle plus puissante que jamais ? Que deviendront la vieille dame et Fukaéri ?

 

Une seule chose me paraît certaine : dans notre monde, « La chrysalide de l'air » n'a jamais paru. Quant à « La ville des chats » , on n'en trouve pas trace non plus, mais on se doute bien qu'en passant d'un univers dextrogyre à un univers lévogyre les romans peuvent changer de titre sans crier gare.

 

Tout le monde dit que le troisième volume de cette histoire, qu'il a fallu attendre trois mois au risque d'oublier des éléments essentiels de l'intrigue, la termine à jamais. Je ne veux pas y croire. L'auteur n'aurait pas conclu en notant « Fin du Livre 3 » s'il n'avait pas une idée derrière la tête.

 

Bonne lecture aux adeptes du supposé futur prix Nobel.

 

 

P.S Pour en revenir à notre monde sublunaire, je signale qu'emporté par l'exemple d'Inma Abbet, l'Acratopège a édité sur papier une grosse sélection de ses billets sous le titre "Les chroniques de l'Acratopège". Un bouton dans la colonne droite de ce blog permet d'accéder d'un clic à cet univers moins virtuel.