06.02.2010
Compte à rebours

L'autre soir, en plein repas, j'ai vu se lever la pleine lune par la fenêtre de ma cuisine. Ce n'était pas la première fois. D'abord pixel orange presque imperceptible au sommet de la colline, puis rognure d'ongle illuminée à contre jour, mongolfière rutilante enfin, sans nacelle, libre de tout hauban.
« Quand tu vois se lever la pleine lune à l'horizon, demande-toi combien de fois encore tes yeux contempleront ce spectacle. »
Depuis que j'ai lu je ne sais où cet aphorisme rangé par défaut dans la variété « sagesse chinoise », une pointe d'angoisse se mêle toujours à mon plaisir à l'instant exact où la lune se détache de la ligne d'horizon. J'y vois une naissance, mais la mort aussi, l'irrémédiable séparation.
A propos de sagesse orientale, un souvenir me revient: dans le livre d'or du chalet de mes parents, un hôte à la signature illisible avait figuré un chêne à la ramure complexe et dénudée. En dessous, l'entrelacs des racines en dessinait la parfaite image en miroir. En guise de légende, notre hôte anonyme avait écrit en capitales « Comprenne qui pourra », proverbe chinois.
Depuis mon enfance, ce dessin et sa légende sont restés pour moi une énigme, même si aujourd’hui je ne peux m'empêcher d'y lire une représentation naïve de notre inconscient à jamais incompréhensible.
A propos d'inconscient, Freud a dit quelque part que toutes les activités créatrices de l'homme ne sont que de pitoyables feintes pour nous divertir de la terrible finitude de notre existence. Nous nous savons mortels mais ne voulons pas le savoir.
« Quand tu vois se lever la pleine lune à l'horizon, demande-toi combien de fois encore tes yeux contempleront ce spectacle. »
Combien de fois reverrons-nous la mer?
Combien de fois marcherons-nous dans les rues de Rome ou d'Athènes?
A combien de mariages assisterons-nous?
Combien de fois serons-nous surpris par un orage en rase campagne?
Combien de fois nous perdrons-nous dans une ville inconnue?
Combien de fois relirons-nous Le voyage au bout de la nuit ou La recherche du temps perdu?
Combien de fois verrons-nous se coucher le soleil depuis le sommet d'une montagne?
Aucun souci pour les enterrements, il y en aura de plus en plus.
Mais nous vivrons aussi des premières fois, et c'est bonheur de ne pas savoir lesquelles.




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Commentaires
Bonjour,
Puis-je me permettre quelques remarques :
- Sur la notion de divertissement : c'est Blaise Pascal qui en est l'inventeur, bien avant Freud.
- Sur le lever de lune : il me semble que c'est plutôt la mort du soleil - donc le soleil couchant - dont la contemplation est généralement considérée comme une méditation sur notre finitude. Ca m'amuse toujours, l'été, au bord de la mer, de voir les touristes gagner lentement la plage, par familles entières, pour se perdre - comme fascinés - dans cette contemplation. (Sur ce même sujet, voir une notation allusive dans cette merveilleuse nouvelle de Borgès : L'Immortel).
- Quant au temps qui nous reste : peu importe, de toute façon, au regard de l'infini, le temps de vie de l'enfant mort-né et celui du centenaire sont équivalents (et tous deux tendent à zéro). Si l'on veut absolument se la jouer mélancolique, c'est chaque instant qu'on peut considérer comme le dernier. Mais n'est-il pas plus intéressant de le goûter comme tel dans toute sa saveur, plutôt que de déplorer sa perte ?
- Une interprétation possible pour votre dessin : les racines et les branches représenteraient notre "être" avant et après l'existence, c'est à dire la dissolution des atomes qui nous composent dans le grand Tout de la nature (et leur recomposition dans d'autres formes) ; le tronc figurerait alors notre vie consciente, cet "éclair" (Montaigne) insaisissable tant il est rapide... et à quoi il convient de ne pas attacher trop d'importance...
Bien amicalement,
Ecrit par : Dès l'aurore | 08.02.2010
Merci de votre commentaire sensible. Freud ne parle pas explicitement de divertissement. C'est moi qui me suis permis de l'introduire, dans son sens pascalien justement, que j'ai toujours trouvé très fort.
Je reste convaincu que le spectacle du lever de pleine lune est plus poignant que tous les couchers de soleil, ne serait-ce que parce qu'il est beaucoup plus rare!
Ecrit par : PJR | 09.02.2010
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